Witold GOMBROWICZ - Ferdydurke
1937
« Nous, les Gombrowicz, nous nous sommes toujours considérés “un degré au-dessus” des propriétaires terriens de la région de Sandomierz. » De son enfance, dont il parle longuement dans Souvenirs de Pologne, ce fils de famille « respectable » et d’ascendance noble retient qu’elle était « calme et médiocre ». Sans histoires et sans relief, elle le formera en littérature. Elle le sensibilisera, écrit-il, « à la forme humaine, c’est-à-dire à la façon d’être de l’homme. »
En commençant au plus bas. Humilié par ses camarades de classe dans la cour du collège, terrorisé, il répondra aux coups en constituant autour de lui un bloc d’amis fidèles. Né le 4 août 1904 à Maloszyce, il a seize ans quand la Pologne recrute durant l’été ses plus jeunes soldats pour endiguer l’avancée des Bolcheviks. Mais la hiérarchie militaire, ses ordres et ses uniformes, rien de cela ne l’inspire. « Toute cette histoire m’incitait à l’anarchie, au cynisme et, pour la première fois, je me dressai contre la Patrie, contre l’Etat et les autres instruments de pression de la collectivité sur l’individu. » La Pologne repousse l’Armée rouge sans lui. « Je pense que l’année 1920 a fait de moi ce que je suis resté jusqu’à ce jour : un individualiste. » Snob. Révolté.
Deux ans plus tard, il obtient un diplôme de droit sans l’avoir vraiment cherché et poursuit des études supérieures de philosophie et d’économie dans un Paris qu’il apprécie peu. De retour à Varsovie en 1928, il écrit. Deux ans après la sortie de Ferdydurke, au moment où les audaces de ce nobliau commencent à être appréciées, les nazis envahissent la Pologne ; Witold voyageant alors en Argentine choisit d’y rester. Il occupe un poste d’employé de banque à Buenos Aires et monte au théâtre Le Mariage (1947), tout en rédigeant son Journal, œuvre en trois volumes qui traverse les seize dernières années de son existence, les plus prolifiques. Bénéficiant des largesses de la Fondation Ford, il s’installe à Berlin en 1963 puis en France, publie Cosmos l’année suivante, se marie et décède à Vence, le 24 juillet 1969.
Après avoir effectué ses universités à Paris, Witold Gombrowicz, de retour à Varsovie, écrit une pièce de théâtre et se lance avec Mémoires du temps de l’immaturité, recueil de nouvelles accueilli fraîchement, avant d’être projeté sur le devant de la scène littéraire en 1937 avec Ferdydurke, ce dont il n’est pas peu fier. Ce roman lui permet de « percer », apprécie-t-il, tout en réglant des comptes avec les trente premières années de son existence. Exilé volontaire à Buenos Aires, interdit de publication en Pologne jusqu’en 1986 – à l’exception de l’année 1957, durant laquelle les ventes de son livre, conséquentes, incitent la censure à l’interdire de nouveau – il s’attelle à poursuivre la construction d’une œuvre.
Édités entre 1953 et 1960, trois romans forment ce pont qui relie Ferdydurke, son coup de maître, à ses aspirations nouvelles : Trans-Atlantique, Bakakaï et La Pornographie. Quant au recueil Contre les Poètes, provocateur, il recèle des trésors d’aphorismes, une authentique profession de foi et foisonne d’espoirs dans lesquels fondre une éthique : « Mes paroles vont à la nouvelle génération. Le monde serait dans une situation désespérée s’il ne venait pas dans un nouveau contingent d’êtres humains neufs et sans passé qui ne doivent rien à personne, qu’une carrière, la gloire, des obligations et des responsabilités n’ont pas paralysés, des êtres enfin qui ne soient pas définis par ce qu’ils ont fait et soient donc libres de choisir. »
L’enfant terrible, l’affreux « Jojo », interpelle le lecteur et l’installe dans une machine à explorer le temps. Ferdydurke gorgé d’ironie, d’humour et d’action, se lance à rebours dans ce qu’il est commun d’appeler, depuis Montaigne, la quête d’identité. Qui suis-je ? Et comment me suis-je construit ? D’où viens-je ? De quoi et de qui suis-je le produit ? Et tout cela pour aller où ? Douze histoires et deux interludes collés les uns aux autres développent les avatars de l’immaturité, en l’occurrence ce retour en enfance qui inquiète tellement les adultes. « L’homme fait doit tuer le garçon inconsolable puis s’envoler comme un papillon en abandonnant la chrysalide. »
Witold Gombrowicz n’a pas oublié le sale mioche qu’il était, empoisonnant sa mère à coups de rhétorique et d’arguties. En les couchant sur le papier, il se débarrasse à l’occasion d’une enfance pesante, de ses professeurs cacochymes et des règlements de compte à la récréation. Il se console en concassant les esprits étroits qui, visiblement, ont tentés de le murer. Ce refus de l’enfermement est hurlé de plus en plus fort au fil des pages, texte décapant, hilarant puis poignant, violent.
Witold Gombrowicz ne cherche pas la joliesse, il colle de grandes claques au langage, invente, détourne, déplace. Les courants se cherchent toujours une source. Concernant le postmodernisme, ses théoriciens sont remontés jusqu’à lui. Mais Gombrowicz est un ovni. Ses néologismes – à commencer par « cucul » entré dans le langage courant – ou ses images – « le viol par les oreilles » – prolongent l’écho d’un ouvrage organique, explosif, jouissif. Violemment actuel.